Elise à Deauville (errance amoureuse 8)

Il décida de me sortir le grand jeu: resto, champagne, boîte à la mode, weekend à Deauville parce que le casino ici, c’est un peu ringard. Il n’y a que des mémés avec leurs machines à sous. Je lui dis que je ne le connaissais pas très bien.

– Et alors tu as peur?

– Eh bien, je ne sais presque rien de toi. Tu es peut-être Jack l’Eventreur.

– C’est vrai que j’habite pas loin de son quartier, à Canary Wharf. Mais je t’assure que je n’ai jamais ressenti le désir de découper une fille en morceaux.

– Même pas moi?

Il me regardait en souriant.

– Pour toi, je ferais peut-être une exception… Arrête de prendre cet air de femme fatale.

– Mais ton boulot te plaît?

– Oui, tu sais, c’est passionnant de vivre à Londres.

-Et de travailler dans une banque d’investissement?

– Ça me permet de vivre.

Il riait. Il me parlait de ses loisirs, de sa passion pour la Bretagne et les régates. Il me disait qu’il aimerait bien prendre sa retraite sur la Côte de Granit Rose. Moi, pour l’instant, j’avais plutôt envie de partir…

– Et tu veux te marier? Avoir des enfants?

– J’ai le temps pour ça, non?

– Même avec Marie-Agnès?

– Marie-Agnès, c’est qui?

Je feignis de rire. Je me faisais l’effet d’une grande séductrice. Je ne vais pas  jouer le scénario de l’oie blanche. J’ai aimé une certaine image de l’aisance, du luxe facile. J’ai été cette lycéenne apâtée par les belles paroles, la richesse, tout ce qui brille. Peut-être le suis-je  toujours, avec quelques années de plus…

Le lendemain, il m’emmenait à Deauville. Sur la route, il m’embrassait dans le cou, me disait que j’avais la peau si douce… Dans le grand hôtel avec vue sur la corniche, il me fit couler un bain moussant, me sécha et me massa la peau avec de l’arnica. Il fut un amant tendre et attentionné, soucieux aussi de mon plaisir, mais sans vouloir en faire trop, comme parfois les garçons de mon âge.

Je me blottis dans ses bras

– Je t’aime, je t’aime, je n’ai jamais aimé personne plus que toi…

– Oh Elise, que sais-tu de l’amour? Tu es si jeune…

J’éclatai de rire.

– Et toi si vieux! Tu m’emmèneras à Londres avec toi?

– Je t’emmènerai sur une île déserte si tu préfères. Ou en Patagonie.

Je fis la moue

– Qu’est-ce qu’on ferait en Patagonie?

– On élèverait des moutons.

– Emmène-moi plutôt danser.

– Demain, je t’offre une robe et on ira au casino. Tu me porteras chance, petite gitane.

J’accrochai une rose à mes cheveux et nous partîmes danser. Dans la boîte de nuit je sentais les regards des autres hommes sur moi, et ceux, envieux, de certaines de leurs compagnes, parfois bien botoxées, manucurées et couvertes de bijoux, mais Jean-Marc n’avait d’yeux que pour moi. Je me sentais belle, dotée d’un pouvoir de séduction magique.

Nous allâmes au casino le lendemain. Nous perdîmes de l’argent avec panache. Je bus trop de champagne, et pleurai en m’accrochant à lui sur le chemin de l’hôtel. Il avait décidé qu’une petite marche nocturne me dégriserait mais il s’était mis à pleuvoir et je grelottais dans ma petite robe à bretelles.

– Jure-moi que tu m’aimeras toujours, que tu ne me quitteras pas pour une autre, que tu ne préfères pas Marie-Agnès. Même si ce n’est pas vrai, je veux que tu me le dises ce soir.

Il promit tout ce que je voulais. Il me fit doucement l’amour dans le grand lit douillet. La chambre tournait autour de moi. J’étais ivre et amoureuse.

Puis il fallut partir au matin. Le ciel était maussade. Les mouettes tournaient autour du balcon avec des glapissements que je trouvais lugubre. Nous allions nous séparer, il allait retourner à ses affaires, Marie-Agnès et moi à nos études, prépa Sciences Po pour elle, vague fac d’espagnol pour moi.

Il m’avait promis de m’écrire et se garda bien de le faire. J’avais trop de fierté pour le lui reprocher. Qu’aurait-il pu me dire d’ailleurs? Je t’ai aimée le temps d’un été, un jour tu rencontreras un garçon de ton âge qui te rendra heureuse, ce sera mieux pour toi, tu ne pensais tout de même pas que c’était sérieux, tu n’étais pas mon genre. La fille du juge peut-être, mais Elise la gitane pas assez de classe, manque de pedigree… J’ai enfoncé mes ongles profondément dans ma main et me suis griffée jusqu’au sang. J’ai ravalé mes larmes et ma douleur et me suis promis plus jamais ça.

 

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