Lettre à Antonio ( errance amoureuse 9 )

Ton amour m’emplissait toute entière et plus rien d’autre sur terre n’avait d’importance. Rien que toi et le tango. Je voulais progresser comme danseuse pour que tu m’admires, être la plus belle, la plus brillante, la plus lumineuse à tes yeux. En amour, tu aimais dominer, tu étais le maître, le maestro. Et je me soumettais car tu étais le seul homme pour qui j’éprouvais vraiment de l’admiration. Eric, mon mari, était gentil, il cherchait à combler mes désirs, mais il ne me comprenait pas. Pourtant il m’offrait tout le confort matériel dont je rêvais, et ce confort j’en avais besoin. Pour toi cependant, il me semble que j’aurais tout sacrifié. Et puis la bataille était inégale. Eric, c’était le quotidien, les pantoufles, le whisky servi le soir, les dîners d’affaires avec ses invités, les repas de famille avec les beaux parents… Et les fausses couches, les tentatives impossibles pour avoir un enfant, les espoirs sans cesse déçus.

Et toi Antonio le bel Argentin qui m’avait conquise avec tes dents blanches, ton accent chantant, ton sourire un peu triste, tes yeux sombres qui contenaient tout le charme porteño… Tu étais l’exotisme, l’aventure… Larguer les amarres pour ne plus revenir. Et dès le début, je fus jalouse, maladivement jalouse. Je savais que par ta profession tu rencontrais beaucoup d’autres femmes, aussi sensibles que je l’étais à ton charme. Mais cette maudite jalousie ne faisait qu’augmenter ma fièvre. Toi aussi, tu affectais d’être jaloux, mais je sentais bien que c’était plus une pose qu’autre chose. Tu savais qu’au fond je t’appartenais corps et âme. J’étais pleine de toi, de nous. Eric ne comptait plus. Personne ne comptait plus.

Qui pourrait me jeter la pierre? La passion n’a pas besoin de morale ni de justification. Antonio mon beau danseur, tu as su illuminer une vie qui paraissait terne et sans saveur. Oui, j’aurais peut-être dû mieux apprécier mon bonheur quotidien mais j’en étais bien incapable et encore aujourd’hui je ne regrette rien. Qui oserait me reprocher mon amour…même s’il n’était qu’une illusion? Les illusions sont parfois beaucoup plus belles que la réalité.

 

 

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Dérives d’Elise (errance amoureuse 4 )

ImageIl est entré dans la chambre. Minuit, lui ou un autre… Il est plutôt beau, pas beau comme Antonio, il ne faut pas exagérer, mais il fera l’affaire. D’ailleurs qui pourrait soutenir la comparaison? Antonio, c’était un Dieu, il m’a révélée à moi-même. Je n’ai rien regretté. Le tango c’était une passion commune qui nous liait, même si moi je voulais l’exclusivité… L’exclusivité avec un tanguero c’est peut-être trop demander.

Il s’assoit sur mon lit. Il sue fort, me demande si je veux boire quelque chose. Un whisky? Apparemment il y a des mignonnettes dans le frigo. 

– C’est quoi ton prénom? 

– Elisa.

– Moi c’est Jean Pierre.

– Et tu fais quoi dans la vie Jean Pierre?

– Représentant de commerce. Et toi?

– Moi, rien (enfin je danse et j’aime, donc rien). 

J’aime, j’ai aimé, j’aime toujours. Ou bien alors j’aime une image. Quelle importance, qu’importe le flacon… A propos de flacon, la mignonnette… Le verre à dents fera l’affaire. Je bois mon whisky cul sec en faisant un peu la grimace puis je relève la tête.

– J’aime tes cheveux noirs. Tu es de quelle origine?

– Un peu sicilienne, un peu manouche. On peut arrêter de parler…

Ca lui coupe la chique.

– Tu peux me baiser si tu veux. Tu es venu pour ça, non?

Il ne dit plus rien. Il arrache le ruban rouge de mes cheveux. Il me caresse le cou et me mordille l’oreille. Puis il mord plus fort. Il s’empare de ma bouche et l’embrasse sans tendresse, ce n’est même plus un baiser. Je lui dis “vas-y”. Il défait les boutons de mon chemisier, je ne résiste pas. Il passe sa main sous mon soutien-gorge, caresse, malaxe, puis il arrache tout et me regarde avec un sourire un peu goguenard, un sourire de propriétaire.

– Tout ça c’est à moi… Tu es belle, ma chérie, tu es belle…

Sa chérie d’un soir ne pipe mot. Il me mord alors sauvagement les seins, je voudrais crier mais je me retiens, de mes ongles carmins je lui griffe le cou, à mon tour je lui arrache sa chemise. Mes cheveux retombent sur son torse. J’ai presque envie de pleurer, je voudrais l’abandon total. Ma jupe tombe, puis mes bas, il me caresse, c’est bien ma petite chérie, il embrasse mes pieds.

– Tu peux me prendre maintenant. C’est moi qui donne les ordres. Il me lèche le clito, doucement puis plus fort, la douceur n’est pas son fort.

– Tu es d’accord pour que je te prenne par derrière?

– Un autre whisky alors…

Je bois goulûment. Je l’ai déjà fait avec Antonio, mais j’étais plus lubrifiée. Allez, on y va, adelante… Couchée sur le ventre, je le laisse s’enfoncer en moi. J’étouffe mes cris dans l’oreiller. Tout le temps je pense à Antonio. J’ai le cul à l’air et les pensées en vrac.

– C’était bon? Tu es une fille géniale.

– Je suis fatiguée maintenant. Je dois dormir.

– Trop de gymnastique. Je ne t’ai pas fait trop mal?

– T’inquiète pas. Mais j’ai besoin d’être seule.

– Tu es sûre? Tu ne veux pas que je reste avec toi?

Je suis sûre. Je vais dans la salle de bains. Je me recoiffe devant la glace. J’avale un dernier whisky et un somnifère et me couche toute nue sur le lit. Au lointain j’entends la vague rumeur de la ville et la sirène d’une ambulance.

 

Passion tango (errance amoureuse 3)

Je me répète: “Elise, Elisa, qu’as-tu fait de ta vie?”

Cela fait maintenant deux jours que je suis partie comme une voleuse, que j’ai pris le train pour tout oublier. Ne pas laisser de trace derrière soi..

J’ai marché lentement dans les rues de la ville, sans rien voir, sans que rien ne me touche… J’use mes talons désormais inutiles sur les vieux pavés. Les enseignes illuminées, les autres piétons, les couples qui s’enlacent mais là je détourne les yeux. La petite gare dont je suis sortie, un hôtel. .. Non, ce ne sera pas l’Hôtel Terminus, ce serait trop cliché, ce sera l’autre, L’Hôtel de la Gare.

Petit hôtel ancien, donc, qui ne paie pas de mine. Je demande une chambre au réceptionniste, un jeune homme boutonneux, à peine sorti de l’adolescence.

“-Une chambre simple ou double?

-Une chambre simple.”

Il me tend les clés.

Deuxième étage, vue sur le mur d’en face. Je m’écroule toute habillée sur le lit, je ferme les yeux. Je suis si fatiguée. La rumeur de la ville me berce. Je sombre.

Je me réveille vers deux heures du matin. Un couple fait l’amour dans la chambre d’à côté ou est-ce celle du dessus? Long et doux gémissement. Je ne veux pas les entendre.

Nous nous étions rencontrés à un cours de tango, une passion partagée. Toi, tu aimais ça, l’esprit tango tu l’avais dans le sang. Le tango, le refuge des divorcés, des mal aimés, des mal aimant. Des passions brutales et éphémères. On dit qu’on connait un homme à sa façon de danser. Il y a les maladroits qui craignent de vous marcher sur les pieds, les brutes qui vous tiennent d’une poigne d’acier, les pédants qui croient tout savoir, les “vrais mâles” trop sûrs d’eux. Ceux qui sont attentifs au ressenti de la danseuse, ceux qui dansent tous seuls, ceux qui paraissent timides et se révèlent étonnamment possessifs quand ils vous serrent trop fort. Ceux qui aiment dominer les femmes et ceux qui en ont peur. Et les femmes je suppose que c’est pareil. Il y a celles qui n’acceptent pas que l’homme mène le jeu, et les autres, les timides, les passives, les soumises. Les dures, les douces, les molles, les sensuelles, les aigries…

On a écumé les stages et les festivals ensemble. Tu m’avais même promis de m’emmener un jour à Buenos Aires.

J’ai soif. Je bois un verre d’eau. Je me lève et regarde à la fenêtre. La lune est pleine. Elle ne veille plus sur moi.