Rencontre ferroviaire

Leah a toujours aimé les trains. Depuis toute petite elle aime les trains et la France. Elle a pas mal sillonné l’Europe avant sa première année à l’université. En train notamment, sac au dos. Comme elle se sentait libre à cette époque…imageAujourd’hui, elle a le coeur lourd. Elle a commencé depuis quelques mois son année d’études Erasmus à l’Université de Limoges. Elle aime bien cette petite ville de la France profonde. Mais l’Angleterre lui manque, et surtout Peter, l’étudiant aux yeux bleus, au sourire éclatant, dont elle elle tombée éperdument amoureuse. Qui fréquente la même université en Angleterre.. Il est souvent rêveur. Rêveur et utopiste. D’une humeur assez sombre aussi parfois. Mais elle l’aime, elle est accro. Elle n’avait pas prévu de tomber amoureuse. Ça ne faisait pas partie de ses plans. Elle se voyait comme un esprit libre. Elle voulait s’instruire, réussir sa licence, son Bachelor’s Degree, s’inscrire à un Master et trouver une place dans un cabinet d’avocats réputé. Elle aime aussi les bons repas, les soirées entre amis, fumer des joints et jouer de sa séduction. Elle sait qu’elle est belle mais pour l’instant Peter occupe toutes ses pensées. Il se montrait souvent jaloux, il ne l’avait pas vue d’un très bon oeil partir pour la France. Il l’avait serrée dans ses bras: promets-moi que tu me seras fidèle, sweetheart. I couldn’t bear to live without you… You’re my little duck. Tu es mon petit canard…

Un petit canard boiteux qui grelotte de froid. La nuit enveloppe les bâtiment de la gare et Leah tente vainement de se réchauffer. Elle pense aux longues missives qu’ils s’envoyaient. Peter aimait les lettres, il se disait romantique, d’un autre siècle. C’est peut-être cela qui l’attirait chez lui. Ils chattaient parfois aussi sur Internet ou se téléphonaient quand l’envie d’entendre la voix de l’autre se faisait trop forte, même pour échanger des propos anodins.

Et puis les lettres de Peter s’étaient espacées, étaient devenues plus froides. Leah avait frénétiquement tenté de rétablir la connexion. Souvent il ne répondait plus au téléphone ou elle tombait sur son répondeur. Il niait qu’il se fût passé quelque chose. Puis il lui avait expliqué qu’il avait besoin de prendre un peu de recul, qu’il ne savait plus où il en était. Il avait rencontré une fille à une soirée. Elle lui plaisait peut-être, il n’en était pas sûr, il n’était sûr de rien. Leah avait beaucoup pleuré, c’était son premier vrai chagrin d’amour. Et il l’avait rappelée, non, finalement, il tenait toujours à elle, seule la distance était responsable. Si seulement elle n’était pas partie aussi loin. Il avait besoin de la revoir, de la sentir, de la toucher…

Alors elle a décidé de le rejoindre. Elle a pris quelques jours de congé. Elle ne peut pas attendre les vacances. Et elle est là, jeans, baskets et sac à dos dans la gare de Limoges, à attendre le train de nuit qui l’amènera à Paris puis à Londres, où Peter l’attendra, elle l’espère, une bouteille de champagne à la main.

D’ailleurs, elle va lui envoyer un texto pour confirmer les horaires. Pas de chance, son portable est déchargé… Il n’y a pas foule dans ce hall de gare glacial. Ah si, ce jeune homme brun là-bas près du distributeur de boissons. Il lui fait un grand sourire et s’approche d’elle.

– Ça va Mademoiselle? Vous avez l’air un peu perdue.

– C’est juste que je voulais envoyer un texto à mon copain mais mon portable est déchargé.

– Je peux vous prêter mon téléphone si vous voulez. Ce n’est pas un problème.

Elle le regarde plus attentivement. Il a un type arabe, des cheveux très bruns, un visage avenant. Il doit avoir une vingtaine d’années comme elle. Il lui tend son téléphone d’un air insistant.:

– Allez-y, c’est de bon coeur. Vous avez un petit accent. Vous êtes étrangère?

– Oui, anglaise…

Elle essaie d’appeler Peter mais tombe sur son répondeur. Les larmes lui montent aux yeux.

– Ça ne va pas fort, hein? Vous voulez une cigarette?

Il lui roule une cigarette. Ce ne sont pas ses préférées mais elle inhale une longue bouffée. La fumée la réchauffe. Elle a brusquement envie de parler, de sentir quelqu’un à ses côtés.

Un sifflement se fait entendre. Le crissement du train sur les rails dans la ville endormie.

Ils prennent place tous les deux dans un compartiment. Presque naturellement elle le laisse s’asseoir à côté d’elle. Le train, comme le quai de gare, est presque désert. Elle lui demande où il va, ce qu’il fait dans la vie:

– Je vais à Paris crécher chez des potes.

– Chez des quoi? Elle ne comprend pas tout, il a un débit trop rapide et le français de Leah est plus littéraire que familier.

– On peut se tutoyer? Tutoyer, vouvoyer, elle n’a jamais trop compris la différence. Les Français sont bien compliqués.

Il se roule un joint et le lui tend.

– Et toi tu fais quoi?

– Etudiante.

– Ah, étudiante c’est génial ça. Moi aussi, j’aurais aimé suivre des études mais c’était pas trop mon truc. Et au début quand je suis venu d’Algérie je parlais pas trop bien le français.

Il sourit, découvrant des dents très blanches:

– Je t’ai même pas demandé ton nom. Moi, c’est Karim.

– Leah.

– Tu sais que tu es très belle Leah.

Sa voix est chaude est douce. Il lui parle de son enfance en Algérie, de son exil lors des troubles qui ont touché son pays, de son adolescence difficile dans la banlieue de Marseille. Finalement, ils sont tous les deux étrangers, tous les deux un peu exclus. Même au milieu de ses études, même avec Peter, elle s’est toujours sentie un peu seule. Peter qui s’éloigne peu à peu de son esprit…

Ce n’était pourtant pas la première rencontre ferroviaire qu’elle avait faite, mais sa vie paraissait si insouciante alors. Ce bel inconnu il y a trois ans, pendant son année sabbatique avant la fac et Peter dans le train qui la menait à Algesiras. Elle avait décidé de voir le rocher de Gibraltar. Les singes et les dauphins. La côte andalouse inondée de lumière. Prendre le ferry pour Tanger. Et ce jeune surfeur australien aux cheveux délavés. Elle n’avait même pas voulu savoir son nom. Tout de suite, ils s’étaient plu. Tout s’était passé de manière si simple, si fluide. Il lui avait caressé les seins, puis les cuisses, doucement dégrafé son soutien-gorge… Ils s’embrassaient encore et encore dans la chaleur torride de ce mois d’août andalou. Leah avait humé son odeur, ouvert sa braguette et senti son membre dur. Ils s’étaient aimés là, tous les deux, dans ce compartiment désert, d’une manière furtive et complice. Elle s’était rhabillée en riant. Personne ne les avait surpris. Elle sentait qu’il ne la méprisait pas, qu’ils s’étaient donnés l’un à l’autre dans une mutuelle liberté. Même s’ils n’allaient jamais se revoir. Et que c’était peut-être mieux ainsi.

Leah a fermé les yeux. La fatigue, les émotions, les vapeurs du cannabis. Karim lui caresse les cheveux.

– Tu sais, ma copine m’a quitté il y a quelques mois. C’est dur. C’était vraiment ma meuf. On voulait un gosse et tout. Depuis j’ai du mal à arrêter de picoler. J’ai la rage par moments.

– Je peux t’aider tu sais. A deux on est plus fort. Moi aussi, avec Peter, c’est pas la joie. Avec toi je me sens bien.

Elle glisse sa tête contre son épaule… Il se redresse.

– Alors toi aussi tu es comme les autres?

Son ton s’est durci. Soudainement dégrisée, elle lit quelque chose de fou dans son regard.

– Vous êtes toutes les mêmes, toi, elle, toutes des putes, toutes des sales putes!

– Karim, arrête, je veux t’aider. Son ton se fait suppliant maintenant.

– Tu veux baiser maintenant sale chienne, salope, eh bien tu vas voir…

Il lui agrippe les cheveux, tente de l’embrasser de force et de lui tripoter la poitrine. Elle pousse un hurlement, tombe à genou sur le sol. Il la relève et la cloue sur la banquette.

– Karim, arrête, arrête…

Elle se débat de toutes ses forces. Il lui plaque la main contre sa bouche en répétant salope,salope. Elle lutte desespérément pour sa survie. Il lui serre le cou. La dernière chose qu’elle verra, ce sera ce regard de haine et de démence à travers les mugissements du train.

Elle est inconsciente quand il jette son corps par la fenêtre et qu’il vient se briser contre un pylône. Il est 4 heures 10 du matin.

 

 

 

Dérives d’Elise (errance amoureuse 4 )

ImageIl est entré dans la chambre. Minuit, lui ou un autre… Il est plutôt beau, pas beau comme Antonio, il ne faut pas exagérer, mais il fera l’affaire. D’ailleurs qui pourrait soutenir la comparaison? Antonio, c’était un Dieu, il m’a révélée à moi-même. Je n’ai rien regretté. Le tango c’était une passion commune qui nous liait, même si moi je voulais l’exclusivité… L’exclusivité avec un tanguero c’est peut-être trop demander.

Il s’assoit sur mon lit. Il sue fort, me demande si je veux boire quelque chose. Un whisky? Apparemment il y a des mignonnettes dans le frigo. 

– C’est quoi ton prénom? 

– Elisa.

– Moi c’est Jean Pierre.

– Et tu fais quoi dans la vie Jean Pierre?

– Représentant de commerce. Et toi?

– Moi, rien (enfin je danse et j’aime, donc rien). 

J’aime, j’ai aimé, j’aime toujours. Ou bien alors j’aime une image. Quelle importance, qu’importe le flacon… A propos de flacon, la mignonnette… Le verre à dents fera l’affaire. Je bois mon whisky cul sec en faisant un peu la grimace puis je relève la tête.

– J’aime tes cheveux noirs. Tu es de quelle origine?

– Un peu sicilienne, un peu manouche. On peut arrêter de parler…

Ca lui coupe la chique.

– Tu peux me baiser si tu veux. Tu es venu pour ça, non?

Il ne dit plus rien. Il arrache le ruban rouge de mes cheveux. Il me caresse le cou et me mordille l’oreille. Puis il mord plus fort. Il s’empare de ma bouche et l’embrasse sans tendresse, ce n’est même plus un baiser. Je lui dis “vas-y”. Il défait les boutons de mon chemisier, je ne résiste pas. Il passe sa main sous mon soutien-gorge, caresse, malaxe, puis il arrache tout et me regarde avec un sourire un peu goguenard, un sourire de propriétaire.

– Tout ça c’est à moi… Tu es belle, ma chérie, tu es belle…

Sa chérie d’un soir ne pipe mot. Il me mord alors sauvagement les seins, je voudrais crier mais je me retiens, de mes ongles carmins je lui griffe le cou, à mon tour je lui arrache sa chemise. Mes cheveux retombent sur son torse. J’ai presque envie de pleurer, je voudrais l’abandon total. Ma jupe tombe, puis mes bas, il me caresse, c’est bien ma petite chérie, il embrasse mes pieds.

– Tu peux me prendre maintenant. C’est moi qui donne les ordres. Il me lèche le clito, doucement puis plus fort, la douceur n’est pas son fort.

– Tu es d’accord pour que je te prenne par derrière?

– Un autre whisky alors…

Je bois goulûment. Je l’ai déjà fait avec Antonio, mais j’étais plus lubrifiée. Allez, on y va, adelante… Couchée sur le ventre, je le laisse s’enfoncer en moi. J’étouffe mes cris dans l’oreiller. Tout le temps je pense à Antonio. J’ai le cul à l’air et les pensées en vrac.

– C’était bon? Tu es une fille géniale.

– Je suis fatiguée maintenant. Je dois dormir.

– Trop de gymnastique. Je ne t’ai pas fait trop mal?

– T’inquiète pas. Mais j’ai besoin d’être seule.

– Tu es sûre? Tu ne veux pas que je reste avec toi?

Je suis sûre. Je vais dans la salle de bains. Je me recoiffe devant la glace. J’avale un dernier whisky et un somnifère et me couche toute nue sur le lit. Au lointain j’entends la vague rumeur de la ville et la sirène d’une ambulance.