Lettre à Antonio ( errance amoureuse 9 )

Ton amour m’emplissait toute entière et plus rien d’autre sur terre n’avait d’importance. Rien que toi et le tango. Je voulais progresser comme danseuse pour que tu m’admires, être la plus belle, la plus brillante, la plus lumineuse à tes yeux. En amour, tu aimais dominer, tu étais le maître, le maestro. Et je me soumettais car tu étais le seul homme pour qui j’éprouvais vraiment de l’admiration. Eric, mon mari, était gentil, il cherchait à combler mes désirs, mais il ne me comprenait pas. Pourtant il m’offrait tout le confort matériel dont je rêvais, et ce confort j’en avais besoin. Pour toi cependant, il me semble que j’aurais tout sacrifié. Et puis la bataille était inégale. Eric, c’était le quotidien, les pantoufles, le whisky servi le soir, les dîners d’affaires avec ses invités, les repas de famille avec les beaux parents… Et les fausses couches, les tentatives impossibles pour avoir un enfant, les espoirs sans cesse déçus.

Et toi Antonio le bel Argentin qui m’avait conquise avec tes dents blanches, ton accent chantant, ton sourire un peu triste, tes yeux sombres qui contenaient tout le charme porteño… Tu étais l’exotisme, l’aventure… Larguer les amarres pour ne plus revenir. Et dès le début, je fus jalouse, maladivement jalouse. Je savais que par ta profession tu rencontrais beaucoup d’autres femmes, aussi sensibles que je l’étais à ton charme. Mais cette maudite jalousie ne faisait qu’augmenter ma fièvre. Toi aussi, tu affectais d’être jaloux, mais je sentais bien que c’était plus une pose qu’autre chose. Tu savais qu’au fond je t’appartenais corps et âme. J’étais pleine de toi, de nous. Eric ne comptait plus. Personne ne comptait plus.

Qui pourrait me jeter la pierre? La passion n’a pas besoin de morale ni de justification. Antonio mon beau danseur, tu as su illuminer une vie qui paraissait terne et sans saveur. Oui, j’aurais peut-être dû mieux apprécier mon bonheur quotidien mais j’en étais bien incapable et encore aujourd’hui je ne regrette rien. Qui oserait me reprocher mon amour…même s’il n’était qu’une illusion? Les illusions sont parfois beaucoup plus belles que la réalité.

 

 

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Elise à Deauville (errance amoureuse 8)

Il décida de me sortir le grand jeu: resto, champagne, boîte à la mode, weekend à Deauville parce que le casino ici, c’est un peu ringard. Il n’y a que des mémés avec leurs machines à sous. Je lui dis que je ne le connaissais pas très bien.

– Et alors tu as peur?

– Eh bien, je ne sais presque rien de toi. Tu es peut-être Jack l’Eventreur.

– C’est vrai que j’habite pas loin de son quartier, à Canary Wharf. Mais je t’assure que je n’ai jamais ressenti le désir de découper une fille en morceaux.

– Même pas moi?

Il me regardait en souriant.

– Pour toi, je ferais peut-être une exception… Arrête de prendre cet air de femme fatale.

– Mais ton boulot te plaît?

– Oui, tu sais, c’est passionnant de vivre à Londres.

-Et de travailler dans une banque d’investissement?

– Ça me permet de vivre.

Il riait. Il me parlait de ses loisirs, de sa passion pour la Bretagne et les régates. Il me disait qu’il aimerait bien prendre sa retraite sur la Côte de Granit Rose. Moi, pour l’instant, j’avais plutôt envie de partir…

– Et tu veux te marier? Avoir des enfants?

– J’ai le temps pour ça, non?

– Même avec Marie-Agnès?

– Marie-Agnès, c’est qui?

Je feignis de rire. Je me faisais l’effet d’une grande séductrice. Je ne vais pas  jouer le scénario de l’oie blanche. J’ai aimé une certaine image de l’aisance, du luxe facile. J’ai été cette lycéenne apâtée par les belles paroles, la richesse, tout ce qui brille. Peut-être le suis-je  toujours, avec quelques années de plus…

Le lendemain, il m’emmenait à Deauville. Sur la route, il m’embrassait dans le cou, me disait que j’avais la peau si douce… Dans le grand hôtel avec vue sur la corniche, il me fit couler un bain moussant, me sécha et me massa la peau avec de l’arnica. Il fut un amant tendre et attentionné, soucieux aussi de mon plaisir, mais sans vouloir en faire trop, comme parfois les garçons de mon âge.

Je me blottis dans ses bras

– Je t’aime, je t’aime, je n’ai jamais aimé personne plus que toi…

– Oh Elise, que sais-tu de l’amour? Tu es si jeune…

J’éclatai de rire.

– Et toi si vieux! Tu m’emmèneras à Londres avec toi?

– Je t’emmènerai sur une île déserte si tu préfères. Ou en Patagonie.

Je fis la moue

– Qu’est-ce qu’on ferait en Patagonie?

– On élèverait des moutons.

– Emmène-moi plutôt danser.

– Demain, je t’offre une robe et on ira au casino. Tu me porteras chance, petite gitane.

J’accrochai une rose à mes cheveux et nous partîmes danser. Dans la boîte de nuit je sentais les regards des autres hommes sur moi, et ceux, envieux, de certaines de leurs compagnes, parfois bien botoxées, manucurées et couvertes de bijoux, mais Jean-Marc n’avait d’yeux que pour moi. Je me sentais belle, dotée d’un pouvoir de séduction magique.

Nous allâmes au casino le lendemain. Nous perdîmes de l’argent avec panache. Je bus trop de champagne, et pleurai en m’accrochant à lui sur le chemin de l’hôtel. Il avait décidé qu’une petite marche nocturne me dégriserait mais il s’était mis à pleuvoir et je grelottais dans ma petite robe à bretelles.

– Jure-moi que tu m’aimeras toujours, que tu ne me quitteras pas pour une autre, que tu ne préfères pas Marie-Agnès. Même si ce n’est pas vrai, je veux que tu me le dises ce soir.

Il promit tout ce que je voulais. Il me fit doucement l’amour dans le grand lit douillet. La chambre tournait autour de moi. J’étais ivre et amoureuse.

Puis il fallut partir au matin. Le ciel était maussade. Les mouettes tournaient autour du balcon avec des glapissements que je trouvais lugubre. Nous allions nous séparer, il allait retourner à ses affaires, Marie-Agnès et moi à nos études, prépa Sciences Po pour elle, vague fac d’espagnol pour moi.

Il m’avait promis de m’écrire et se garda bien de le faire. J’avais trop de fierté pour le lui reprocher. Qu’aurait-il pu me dire d’ailleurs? Je t’ai aimée le temps d’un été, un jour tu rencontreras un garçon de ton âge qui te rendra heureuse, ce sera mieux pour toi, tu ne pensais tout de même pas que c’était sérieux, tu n’étais pas mon genre. La fille du juge peut-être, mais Elise la gitane pas assez de classe, manque de pedigree… J’ai enfoncé mes ongles profondément dans ma main et me suis griffée jusqu’au sang. J’ai ravalé mes larmes et ma douleur et me suis promis plus jamais ça.

 

Rencontre ferroviaire

Leah a toujours aimé les trains. Depuis toute petite elle aime les trains et la France. Elle a pas mal sillonné l’Europe avant sa première année à l’université. En train notamment, sac au dos. Comme elle se sentait libre à cette époque…imageAujourd’hui, elle a le coeur lourd. Elle a commencé depuis quelques mois son année d’études Erasmus à l’Université de Limoges. Elle aime bien cette petite ville de la France profonde. Mais l’Angleterre lui manque, et surtout Peter, l’étudiant aux yeux bleus, au sourire éclatant, dont elle elle tombée éperdument amoureuse. Qui fréquente la même université en Angleterre.. Il est souvent rêveur. Rêveur et utopiste. D’une humeur assez sombre aussi parfois. Mais elle l’aime, elle est accro. Elle n’avait pas prévu de tomber amoureuse. Ça ne faisait pas partie de ses plans. Elle se voyait comme un esprit libre. Elle voulait s’instruire, réussir sa licence, son Bachelor’s Degree, s’inscrire à un Master et trouver une place dans un cabinet d’avocats réputé. Elle aime aussi les bons repas, les soirées entre amis, fumer des joints et jouer de sa séduction. Elle sait qu’elle est belle mais pour l’instant Peter occupe toutes ses pensées. Il se montrait souvent jaloux, il ne l’avait pas vue d’un très bon oeil partir pour la France. Il l’avait serrée dans ses bras: promets-moi que tu me seras fidèle, sweetheart. I couldn’t bear to live without you… You’re my little duck. Tu es mon petit canard…

Un petit canard boiteux qui grelotte de froid. La nuit enveloppe les bâtiment de la gare et Leah tente vainement de se réchauffer. Elle pense aux longues missives qu’ils s’envoyaient. Peter aimait les lettres, il se disait romantique, d’un autre siècle. C’est peut-être cela qui l’attirait chez lui. Ils chattaient parfois aussi sur Internet ou se téléphonaient quand l’envie d’entendre la voix de l’autre se faisait trop forte, même pour échanger des propos anodins.

Et puis les lettres de Peter s’étaient espacées, étaient devenues plus froides. Leah avait frénétiquement tenté de rétablir la connexion. Souvent il ne répondait plus au téléphone ou elle tombait sur son répondeur. Il niait qu’il se fût passé quelque chose. Puis il lui avait expliqué qu’il avait besoin de prendre un peu de recul, qu’il ne savait plus où il en était. Il avait rencontré une fille à une soirée. Elle lui plaisait peut-être, il n’en était pas sûr, il n’était sûr de rien. Leah avait beaucoup pleuré, c’était son premier vrai chagrin d’amour. Et il l’avait rappelée, non, finalement, il tenait toujours à elle, seule la distance était responsable. Si seulement elle n’était pas partie aussi loin. Il avait besoin de la revoir, de la sentir, de la toucher…

Alors elle a décidé de le rejoindre. Elle a pris quelques jours de congé. Elle ne peut pas attendre les vacances. Et elle est là, jeans, baskets et sac à dos dans la gare de Limoges, à attendre le train de nuit qui l’amènera à Paris puis à Londres, où Peter l’attendra, elle l’espère, une bouteille de champagne à la main.

D’ailleurs, elle va lui envoyer un texto pour confirmer les horaires. Pas de chance, son portable est déchargé… Il n’y a pas foule dans ce hall de gare glacial. Ah si, ce jeune homme brun là-bas près du distributeur de boissons. Il lui fait un grand sourire et s’approche d’elle.

– Ça va Mademoiselle? Vous avez l’air un peu perdue.

– C’est juste que je voulais envoyer un texto à mon copain mais mon portable est déchargé.

– Je peux vous prêter mon téléphone si vous voulez. Ce n’est pas un problème.

Elle le regarde plus attentivement. Il a un type arabe, des cheveux très bruns, un visage avenant. Il doit avoir une vingtaine d’années comme elle. Il lui tend son téléphone d’un air insistant.:

– Allez-y, c’est de bon coeur. Vous avez un petit accent. Vous êtes étrangère?

– Oui, anglaise…

Elle essaie d’appeler Peter mais tombe sur son répondeur. Les larmes lui montent aux yeux.

– Ça ne va pas fort, hein? Vous voulez une cigarette?

Il lui roule une cigarette. Ce ne sont pas ses préférées mais elle inhale une longue bouffée. La fumée la réchauffe. Elle a brusquement envie de parler, de sentir quelqu’un à ses côtés.

Un sifflement se fait entendre. Le crissement du train sur les rails dans la ville endormie.

Ils prennent place tous les deux dans un compartiment. Presque naturellement elle le laisse s’asseoir à côté d’elle. Le train, comme le quai de gare, est presque désert. Elle lui demande où il va, ce qu’il fait dans la vie:

– Je vais à Paris crécher chez des potes.

– Chez des quoi? Elle ne comprend pas tout, il a un débit trop rapide et le français de Leah est plus littéraire que familier.

– On peut se tutoyer? Tutoyer, vouvoyer, elle n’a jamais trop compris la différence. Les Français sont bien compliqués.

Il se roule un joint et le lui tend.

– Et toi tu fais quoi?

– Etudiante.

– Ah, étudiante c’est génial ça. Moi aussi, j’aurais aimé suivre des études mais c’était pas trop mon truc. Et au début quand je suis venu d’Algérie je parlais pas trop bien le français.

Il sourit, découvrant des dents très blanches:

– Je t’ai même pas demandé ton nom. Moi, c’est Karim.

– Leah.

– Tu sais que tu es très belle Leah.

Sa voix est chaude est douce. Il lui parle de son enfance en Algérie, de son exil lors des troubles qui ont touché son pays, de son adolescence difficile dans la banlieue de Marseille. Finalement, ils sont tous les deux étrangers, tous les deux un peu exclus. Même au milieu de ses études, même avec Peter, elle s’est toujours sentie un peu seule. Peter qui s’éloigne peu à peu de son esprit…

Ce n’était pourtant pas la première rencontre ferroviaire qu’elle avait faite, mais sa vie paraissait si insouciante alors. Ce bel inconnu il y a trois ans, pendant son année sabbatique avant la fac et Peter dans le train qui la menait à Algesiras. Elle avait décidé de voir le rocher de Gibraltar. Les singes et les dauphins. La côte andalouse inondée de lumière. Prendre le ferry pour Tanger. Et ce jeune surfeur australien aux cheveux délavés. Elle n’avait même pas voulu savoir son nom. Tout de suite, ils s’étaient plu. Tout s’était passé de manière si simple, si fluide. Il lui avait caressé les seins, puis les cuisses, doucement dégrafé son soutien-gorge… Ils s’embrassaient encore et encore dans la chaleur torride de ce mois d’août andalou. Leah avait humé son odeur, ouvert sa braguette et senti son membre dur. Ils s’étaient aimés là, tous les deux, dans ce compartiment désert, d’une manière furtive et complice. Elle s’était rhabillée en riant. Personne ne les avait surpris. Elle sentait qu’il ne la méprisait pas, qu’ils s’étaient donnés l’un à l’autre dans une mutuelle liberté. Même s’ils n’allaient jamais se revoir. Et que c’était peut-être mieux ainsi.

Leah a fermé les yeux. La fatigue, les émotions, les vapeurs du cannabis. Karim lui caresse les cheveux.

– Tu sais, ma copine m’a quitté il y a quelques mois. C’est dur. C’était vraiment ma meuf. On voulait un gosse et tout. Depuis j’ai du mal à arrêter de picoler. J’ai la rage par moments.

– Je peux t’aider tu sais. A deux on est plus fort. Moi aussi, avec Peter, c’est pas la joie. Avec toi je me sens bien.

Elle glisse sa tête contre son épaule… Il se redresse.

– Alors toi aussi tu es comme les autres?

Son ton s’est durci. Soudainement dégrisée, elle lit quelque chose de fou dans son regard.

– Vous êtes toutes les mêmes, toi, elle, toutes des putes, toutes des sales putes!

– Karim, arrête, je veux t’aider. Son ton se fait suppliant maintenant.

– Tu veux baiser maintenant sale chienne, salope, eh bien tu vas voir…

Il lui agrippe les cheveux, tente de l’embrasser de force et de lui tripoter la poitrine. Elle pousse un hurlement, tombe à genou sur le sol. Il la relève et la cloue sur la banquette.

– Karim, arrête, arrête…

Elle se débat de toutes ses forces. Il lui plaque la main contre sa bouche en répétant salope,salope. Elle lutte desespérément pour sa survie. Il lui serre le cou. La dernière chose qu’elle verra, ce sera ce regard de haine et de démence à travers les mugissements du train.

Elle est inconsciente quand il jette son corps par la fenêtre et qu’il vient se briser contre un pylône. Il est 4 heures 10 du matin.

 

 

 

La pocharde (errance amoureuse 6)

Je suis dans le bar. Tu n’es pas là mon amour, je m’emmerde… J’ai d’abord commandé un diabolo grenadine, ça me rappelle ma jeunesse, puis après un ballon de rouge. J’ai essayé de t’écrire mais les mots ne venaient pas. Que te dire sinon que notre relation a été mon oxygène après des années de mort lente avec Eric. Ingénieur, Paris, puis S…où je me mourais d’ennui puis encore Paris. Je n’avais pas de vapeurs, je ne me droguais pas à l’éther comme les héroïnes d’autrefois pour soigner mon mal de vivre, mais je buvais en suisse, la femme de ménage a bien dû s’en apercevoir mais motus. A l’époque, j’étais encore Madame.

Allons donc garçon, un bon rouge qui tache, qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse… Il savait bien Eric, il savait bien sûr que je voyais Antonio, mais dans sa famille il faut garder les apparences, coûte que coûte. “Tu ne devrais pas laisser ta femme danser le tango”.. La belle soeur avec sa tête de vieille fille bien rance. La même qui me demandait c’est pour quand les petits enfants à chaque réunion de famille. Pas tout de suite, merci, pour l’instant je baise Antonio, pas évident. A moins qu’ils n’héritent d’un petit danseur argentin… Et pourtant il fut un temps où Eric et moi étions prêts à tout essayer. Mais j’accumulais les fausses couches. Quand votre ventre devient une tombe, forcément le désir s’émousse.

Non, je ne vais pas chialer maintenant, je n’en suis qu’à mon premier verre, non, mon deuxième, enfin, peut importe. Bientôt je ne compterai plus.

Sa tête à Eric quand je lui ai annoncé que je le quittais. Pour de bon.

– Mais qu’est-ce que j’ai fait?

– Rien, tu as été parfait.

– Mais alors quoi?

– J’étouffe, c’est tout.

– Et ton hidalgo il te fait grimper au plafond toute la nuit, c’est ça? Il n’arrête pas?

Ne sombrons pas dans le sordide. Je n’ai pas voulu être trop cruelle. Il m’a un peu suppliée, un peu insultée, un peu menacée. Il n’est pas tombé à genoux. Je lui en serai toujours reconnaissante. Je suis partie en emportant quelques vêtements et mes chaussures de tango. J’en ai plusieurs paires, les Comme il Faut qu’Antonio m’avait rapportées de Buenos Aires, les plus précieuses.

Quelques jeunes bien habillés entrent dans le bar. Je me sens gênée, mauvais genre. Une femme seule devant son verre de pinard. Je paie et sors. Une pluie fine s’abat sur les pavés. J’erre un moment sans savoir quelle direction prendre.

Une enseigne criarde, quelques notes de musique un peu rétro… Je pénètre dans le bistrot, demande un kir pêche. Fantaisie du moment. La patronne est rousse et obèse. Elle a une bonne tête. Fréhel chante Tel qu’il est il me plaît, c’est un tango musette.

Deux jeunes entrent, le garçon porte des lunettes, la fille est brune et sérieuse. Ils sont un peu éméchés, mais sagement. Ils commandent chacun une coupe de champagne et m’en offrent une. On va trinquer mi amor. A nos amours. A notre rupture.

Un clochard fait à son tour irruption avec son chien, qui s’ébroue et cherche à me renifler l’entrejambe.

– Pierrot, dis à ton clébard de se tenir, crie la patronne. Ici c’est un endroit respectable.

Je bois un verre, puis un autre et encore un autre… Un jour Antonio, tu m’emmèneras loin d’ici, à Buenos Aires ou à Montevideo… Tu rêvais de construire une maison dans la campagne uruguayenne à l’abri de toutes ces vieilles belles qui ne cherchent qu’un gigolo. Le déclin de l’Occident, tu m’en as assez parlé et ta haine de l’oligarchie. Faisais-je partie de l’oligarchie pour toi?

Une bande de jeunes pousse la porte. Ils parlent fort, ils ont pas mal picolé… “Ça va la belle?” Je minaude un peu pour qu’ils me paient un coup. Toute notion de respectabilité a maintenant disparu, toutes mes inhibitions se noient dans les brumes de l’alcool. Le brun commence un BTS de technicien en je ne sais plus quoi, son copain suit l’école de la vie avec quelques séjours en case prison. Je les délaisse vite pour un Anglais solitaire, un rouquin d’une cinquantaine d’années. Il m’offre un cognac. Il a aussi quelques verres au compteur et plus d’un compte à régler. Sa femme est française, elle le quitte mais veut garder la maison, les enfants, prestation compensatoire plus frais d’avocats mais il m’assure que ça ne se passera pas comme ça. J’ai du mal à me concentrer sur son discours, la tête me tourne, j’ai besoin d’air. Il ne s’en rend même pas compte, tellement occupé à vitupérer contre son ex. Je me lève, je suis très pâle.

– Ça va bien Mademoiselle? me demande la rouquine derrière son comptoir. J’aimerais me blottir dans ses bras dodus. JeImage renverse le verre de l’Anglais qui s’écrase sur le sol et se brise en mille morceaux. Une tache rougeâtre s’étale.

– Je suis désolée, je suis désolée, je répète. Les larmes me montent aux yeux. Je ne veux pas qu’il le remarque. Je m’enfuie en courant. La nausée me prend à nouveau. L’Anglais me rattrape.

– Laissez-moi vous accompagner à la Grange aux Fauvettes, c’est la boîte à la mode. Vous avez besoin de vous changer les idées.

– La boîte à la mode de ce bled, je hoquette.

– Je vous en prie, ne soyez pas méchante. Je me sens seul ce soir.

Moi aussi je me sens seule coco, mais pas en manque de toi… Il me serre le bras très fort. Je crois un instant qu’il va crier, me secouer, faire une scène, n’importe quoi mais finalement il s’en va comme un chien battu. Je m’adosse à un mur de cette ruelle sombre, luttant contre les hauts-le-coeur. Un miaulement déchire le silence, on dirait le cri d’un bébé. Un petit chat tigré, sauvage, vient se blottir dans mes bras. Je le caresse et le serre très fort contre moi.

– Toi et moi on est de la même race, je lui dis.

 

Mauvaise prière (errance amoureuse 5)

C’est la fin de l’après- midi. Je décide d’aller boire un verre. Je trouverai bien un petit café où je pourrai continuer à t’écrire. Des lettres que tu ne recevras jamais. Un jour, mon amour, j’écrirai notre histoire, que tu le veuilles ou non. Je Imagepense toujours autant à toi et ma nuit de débauche n’a pas dissipé ma tristesse. Elle m’a seulement laissé un mauvais goût dans la bouche. J’ai pris une douche ce matin, comme pour me laver de l’odeur de cet homme qui pourtant avait su me donner un certain plaisir. Puis je me suis baladée dans les rues de cette petite ville paisible. Je regardais les vitrines des magasins. Ces vêtements qu’autrefois j’aurais pu m’offrir, mais depuis que j’ai quitté mon mari pour toi, ce luxe est une chose du passé… J’aime toujours être élégante. J’ai abimé mes talons sur les pavés comme dans les milongas où nous allions communier ensemble. 

J’ai failli entrer dans une église pour prier mais ma prière aurait été païenne, seulement que tu me reviennes. Ou que cette femme meure… Elle et toutes mes rivales.

Dérives d’Elise (errance amoureuse 4 )

ImageIl est entré dans la chambre. Minuit, lui ou un autre… Il est plutôt beau, pas beau comme Antonio, il ne faut pas exagérer, mais il fera l’affaire. D’ailleurs qui pourrait soutenir la comparaison? Antonio, c’était un Dieu, il m’a révélée à moi-même. Je n’ai rien regretté. Le tango c’était une passion commune qui nous liait, même si moi je voulais l’exclusivité… L’exclusivité avec un tanguero c’est peut-être trop demander.

Il s’assoit sur mon lit. Il sue fort, me demande si je veux boire quelque chose. Un whisky? Apparemment il y a des mignonnettes dans le frigo. 

– C’est quoi ton prénom? 

– Elisa.

– Moi c’est Jean Pierre.

– Et tu fais quoi dans la vie Jean Pierre?

– Représentant de commerce. Et toi?

– Moi, rien (enfin je danse et j’aime, donc rien). 

J’aime, j’ai aimé, j’aime toujours. Ou bien alors j’aime une image. Quelle importance, qu’importe le flacon… A propos de flacon, la mignonnette… Le verre à dents fera l’affaire. Je bois mon whisky cul sec en faisant un peu la grimace puis je relève la tête.

– J’aime tes cheveux noirs. Tu es de quelle origine?

– Un peu sicilienne, un peu manouche. On peut arrêter de parler…

Ca lui coupe la chique.

– Tu peux me baiser si tu veux. Tu es venu pour ça, non?

Il ne dit plus rien. Il arrache le ruban rouge de mes cheveux. Il me caresse le cou et me mordille l’oreille. Puis il mord plus fort. Il s’empare de ma bouche et l’embrasse sans tendresse, ce n’est même plus un baiser. Je lui dis “vas-y”. Il défait les boutons de mon chemisier, je ne résiste pas. Il passe sa main sous mon soutien-gorge, caresse, malaxe, puis il arrache tout et me regarde avec un sourire un peu goguenard, un sourire de propriétaire.

– Tout ça c’est à moi… Tu es belle, ma chérie, tu es belle…

Sa chérie d’un soir ne pipe mot. Il me mord alors sauvagement les seins, je voudrais crier mais je me retiens, de mes ongles carmins je lui griffe le cou, à mon tour je lui arrache sa chemise. Mes cheveux retombent sur son torse. J’ai presque envie de pleurer, je voudrais l’abandon total. Ma jupe tombe, puis mes bas, il me caresse, c’est bien ma petite chérie, il embrasse mes pieds.

– Tu peux me prendre maintenant. C’est moi qui donne les ordres. Il me lèche le clito, doucement puis plus fort, la douceur n’est pas son fort.

– Tu es d’accord pour que je te prenne par derrière?

– Un autre whisky alors…

Je bois goulûment. Je l’ai déjà fait avec Antonio, mais j’étais plus lubrifiée. Allez, on y va, adelante… Couchée sur le ventre, je le laisse s’enfoncer en moi. J’étouffe mes cris dans l’oreiller. Tout le temps je pense à Antonio. J’ai le cul à l’air et les pensées en vrac.

– C’était bon? Tu es une fille géniale.

– Je suis fatiguée maintenant. Je dois dormir.

– Trop de gymnastique. Je ne t’ai pas fait trop mal?

– T’inquiète pas. Mais j’ai besoin d’être seule.

– Tu es sûre? Tu ne veux pas que je reste avec toi?

Je suis sûre. Je vais dans la salle de bains. Je me recoiffe devant la glace. J’avale un dernier whisky et un somnifère et me couche toute nue sur le lit. Au lointain j’entends la vague rumeur de la ville et la sirène d’une ambulance.

 

Passion tango (errance amoureuse 3)

Je me répète: “Elise, Elisa, qu’as-tu fait de ta vie?”

Cela fait maintenant deux jours que je suis partie comme une voleuse, que j’ai pris le train pour tout oublier. Ne pas laisser de trace derrière soi..

J’ai marché lentement dans les rues de la ville, sans rien voir, sans que rien ne me touche… J’use mes talons désormais inutiles sur les vieux pavés. Les enseignes illuminées, les autres piétons, les couples qui s’enlacent mais là je détourne les yeux. La petite gare dont je suis sortie, un hôtel. .. Non, ce ne sera pas l’Hôtel Terminus, ce serait trop cliché, ce sera l’autre, L’Hôtel de la Gare.

Petit hôtel ancien, donc, qui ne paie pas de mine. Je demande une chambre au réceptionniste, un jeune homme boutonneux, à peine sorti de l’adolescence.

“-Une chambre simple ou double?

-Une chambre simple.”

Il me tend les clés.

Deuxième étage, vue sur le mur d’en face. Je m’écroule toute habillée sur le lit, je ferme les yeux. Je suis si fatiguée. La rumeur de la ville me berce. Je sombre.

Je me réveille vers deux heures du matin. Un couple fait l’amour dans la chambre d’à côté ou est-ce celle du dessus? Long et doux gémissement. Je ne veux pas les entendre.

Nous nous étions rencontrés à un cours de tango, une passion partagée. Toi, tu aimais ça, l’esprit tango tu l’avais dans le sang. Le tango, le refuge des divorcés, des mal aimés, des mal aimant. Des passions brutales et éphémères. On dit qu’on connait un homme à sa façon de danser. Il y a les maladroits qui craignent de vous marcher sur les pieds, les brutes qui vous tiennent d’une poigne d’acier, les pédants qui croient tout savoir, les “vrais mâles” trop sûrs d’eux. Ceux qui sont attentifs au ressenti de la danseuse, ceux qui dansent tous seuls, ceux qui paraissent timides et se révèlent étonnamment possessifs quand ils vous serrent trop fort. Ceux qui aiment dominer les femmes et ceux qui en ont peur. Et les femmes je suppose que c’est pareil. Il y a celles qui n’acceptent pas que l’homme mène le jeu, et les autres, les timides, les passives, les soumises. Les dures, les douces, les molles, les sensuelles, les aigries…

On a écumé les stages et les festivals ensemble. Tu m’avais même promis de m’emmener un jour à Buenos Aires.

J’ai soif. Je bois un verre d’eau. Je me lève et regarde à la fenêtre. La lune est pleine. Elle ne veille plus sur moi.