Le premier amour d’Elise (errance amoureuse 7)

Je pense toujours à toi mon tanguero. J’aurais voulu être la première, bien entendu, la seule aussi, cela va sans dire. En amour on ne partage pas, dis-moi, réponds-moi…mon petit chat sauvage tu me disais, mi gatita, ma féline d’amour…

Laisse-moi donc te parler de mes propres aventures qui furent bien moins nombreuses que les tiennes.

J’excluerais presque d’emblée Stéphane, le premier, enfin , celui qui a pris mon pucelage sans obtenir accès à mon coeur. Un gars de la Cité des Eglantines, bagarreur, mauvais genre, bossant aux Ateliers Municipaux. Il avait aussi travaillé un certain temps comme videur dans une boîte de nuit un peu louche “Le Chat Huant”. Sa soeur fréquentait le même lycée catho que moi, après s’être fait renvoyer du lycée public. Elle me l’avait présenté: tu sais, c’est une grande gueule, mais il a bon coeur. J’étais prête à la croire. Avec lui on ne s’ennuyait pas, virées en discothèques, traffics, embrouilles avec la police, toujours prêt à cogner si un autre gars me faisait de l’oeil. Bien sûr pas trop question de parler philo ou littérature mais on ne peut pas tout avoir. Et moi, fille d’une aide soignante d’origine espagnole, un peu gitane, elle aimait dire, j’avais de l’ambition. Stéphane et moi on s’est aimés pour la première et dernière fois dans un champ de maïs, en plein mois d’août. Bucolique mais douloureux. J’eus peur d’être enceinte, je ne voulais pas gaspiller mon avenir pour si peu de plaisir!

J’étais encore novice dans les jeux de l’amour, j’ignorais comment défendre ma vertu contre les assauts du mâle dominant, savoir entretenir l’envie, le désir, pour bien ferrer la proie. Cela viendrait plus tard.

Ce fut l’été du bac. Au grand soulagement de ma mère, je choisis de meilleures fréquentations, comme Marie-Agnès, la fille du juge de Launey. En apparence du moins car avec sa bande de gosses de riches, on continuait à boire de l’alcool, fumer des joints et sortir en cachette dès qu’on en avait l’occasion. Marie-Agnès sortait avec un binoclard du lycée, promis semblait-il à un brillant avenir. Je rencontrai Jean-Marc, son voisin, âgé d’une trentaine d’années, propriétaire d’une villa de vacances sur notre belle côte de granit rose. D’emblée, il me plut, yeux noirs étirés comme ceux d’un chat, voix suave, élégance discrète, pulls en cachemire, humour un peu British. Il travaillait dans une banque d’affaires à Londres. Il nous parlait en anglais pour nous impressionner et aimait nous raconter des anecdotes de sa vie londonienne. Nous tentions d’imiter son accent en éclatant de rire.

Marie-Agnès et moi faisions nos révisions, allongées dans le jardin de la maison du juge. Le bac approchait à grand pas.

– Qu’est-ce qu’il me gonfle, ce Jean-Marc, soupira mon amie d’un air excédé. Mes parents voudraient que je sorte avec lui. C’est pour ça qu’il passe presque tous les soirs chez nous. Tu ne voudrais pas lui faire changer d’idée? Il ne te plaît pas à toi?

Je haussai les épaules.

– Mais si il te plaît, avoue-le, je l’ai vu tout de suite! Et puis tu es tout à fait son genre de femme, brune, racée… Allez, je t’arrange le coup, tu ne vas pas le regretter. Moi, j’ai déjà Benoît et avec lui c’est du sérieux.

J’avoue que l’idée me tente. Et les hommes mûrs ne me laissent pas indifférente. Peut-être parce que je n’ai pas connu mon père.

Pour la sortie prévue en mer, dans le voilier de Jean-Marc, Marie-Agnès se fit porter pâle. Nous fîmes le tour des Sept Iles, avec leur réserve ornithologique. Nous partageâmes sandwichs aux rillettes de saumon et une bouteille de champagne. Le vent me frappait le visage. Jean Marc me regardait d’un air admiratif: toi au moins, tu as le pied marin. Je riais, un peu grisée par les embruns et le champagne. Nous fîmes escale dans un petit bistrot de pêcheurs. Je feignis de trouver tout cela exotique.

– Tu as un regard mystérieux. Tu m’intrigues beaucoup comme fille.

– Je suis un peu gitane.

– Tu peux me lire les lignes de la main?

– Je peux te prédire l’avenir. Mais pour ça on doit trinquer les yeux dans les yeux.

Il serre ma main dans la sienne. Puis il m’embrasse doucement sur les lèvres.

– Je crois que tu me plais beaucoup petite gitane.

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By annagaelle

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