Cocktail bar

J’ai quatorze ans. Je suis la meilleure élève de la classe de seconde, future bête à concours. Mon avenir est  déjà tout tracé. Je serai ingénieur comme mon père ou même polytechnicienne. Ou bien prof de maths comme ma mère. Mais pas dépressive comme elle.Pas en arrêt de travail la moitié du temps et l’autre moitié en HP. Enfermée dans sa chambre à pleurer et à se gaver de médicaments parce qu’elle ne se sent jamais à la hauteur et que pourrait- elle faire, oh que pourrait- elle faire pour s’améliorer? Pour avoir la vie parfaite, le mari parfait, les enfants parfaits, le chien parfait??

Mais moi je suis le futur espoir de la famille. Je serai polytechnicienne ou normalienne ou rien. Je n’ai pas trop le choix. D’ailleurs des désirs je n’en ai pas ou je n’en ai plus. Des amis non plus. Comme j’ai deux ans d’avance sur les autres élèves de ma classe, voire plus pour ceux qui ont repiqué, et pratiquement aucune permission de sortie, les amis proches, ce n’est pas facile. Et puis, désolée d’être un peu snob, leur inculture me gêne. Enfin, tout ça s’arrangera en Normale Sup. Parfois, ils parlent de leurs flirts, de leurs sorties en boîte, de leurs fiestas, c’est un univers étranger, textos, skype ou Facebook. Mais je devrais être fière. Au moins je suis DIFFERENTE. Je fais partie de la future élite, des Happy Few comme dirait Stendhal.

Aujourd’hui, youpi,, j’ai quelques heures de liberté pour aller me promener sur la plage de Trestraou. C’est là qu’on habite, à Perros-Guirec, une grande demeure qui imagesurplombe la corniche. Je me balade le long de l’esplanade oú les petits vieux promenent

eurs caniches et et les surfeurs se retrouvent.. Bon,  c’est vrai, entre les études, les cours de gym et de tennis, les leçons de piano et l’orthodontiste, j’ai pas trop le temps de flâner. Mais là ça tombe bien. J’ai un trou. Pour ne rien faire. Pour observer…

La marée est plutôt basse. Ce n’est pas encore la saison touristique. Les vagues déferlent sur le rivage. Elles font de petite moutons. Je longe les terrasses des cafés. Une rafale me glace le sang. Je m’engouffre dans le premier café venu, le Bahia Club. Plusieurs jeunes sont déjà agglutinés à la terrasse. Je me sens gauche, mal à l’aise et il me reste peu de temps avant de rentrer chez moi. Je m’assieds et commande un coca.  Plusieurs jeunes de mon âge sont assis. Ils viennent du lycée concurrent. Les filles portent des vêtements moulants,ceux que je n’ai pas le droit de porter. Ils rient et parlent fort mais pas de leurs études. Ils paraissent si insouciants. Je voudrais, pour un bref instant, leur ressembler. L’un des garçons entoure l’épaule d’une fille blonde, tres mince, portant un pull noir. Elle s’appuie sur son épaule. Je voudrais tant me sentir aussi légère! Il y avait une fille comme elle dans ma classe, elle s’est fait renvoyer je crois…cool, branchée, populaire, même pas méchante au fond. Elle ous parlait de ses soirées et de ses histoires d’amour. Elle s’appelait Julia. Par moments, j’aurais donné toutes les bonnes notes de la terre pour pouvoir lui ressembler.

Un couple d’Allemands entre deux âge mange un sandwich sur la terrasse.

En face, un jeune homme d’allure très dandy est assis à une table, seul avec son chien. Il semble blasé de tout. Je ne vois pas ses yeux car il porte des lunettes noires. Une mèche rebelle lui retombe sur l’oeil. Il a un teint blafard et de temps en temps caresse son chien. Se prend-il pour Oscar Wilde? Ecrit-il le roman de sa vie ou passe t’il son temps à écumer les boîtes de nuit?

J’observe un autre couple d’amoureux d’une vingtaine d’années en face de moi. L’homme est très brun, de type un peu italien il a les cheveux légèrement ondulés et les yeux tres noirs. Il paraît très sûr de lui. Sa copine est rousse. Elle porte une robe verte, tres courte et apparemment pas de soutien gorge. Elle rit à gorge déployée. Ils paraissent déjà bien éméchés. Le gars lui lance des vannes et elle s’esclaffe à chaque fois. Ça me rappelle un poème de Baudelaire ( quelle pédante je fais, hein?), sur le Vin des Amants. Je devrais les mépriser mais je suis fascinée.

Le type pe bourré porte un toast à la serveuse un peu baba cool avec ses colifichets et sa rose rouge dans les cheveux comme une gitane.

Il embrasse langousement la rouquine en me regardant.

– je vous offre un verre Mademoiselle? Que faites- vous ici? Vous attendez le Prince Charmant?

–  j’observe…

– je prendrais une eau de mer…

la fille rousse pose sa tête sur son épaule. Elle est belle. Soudain j’ai peur de mourir sans avoir connu cet abandon. Je voudrais la serrer dans mes bras.

– je prendrai une eau de mer aussi.

je regarde lal liste des boissons. C’est un mélange de curaçao,de gin et de citron. Je n’ai jamais bu d’alcool sauf des fonds de champagne lors de mariages ou de baptême. Mais le mot curaçao me sonne agréablement à l’oreille. Et je veux un peu de magie. Est- ce que la serveuse acceptera de me servir? Après tout, je parais plus mûre que mon âge.

Je bois, c’est doux et surtout très sucré et me réchauffe agréablement le coeur.

une mémé s’assied à coté de moi et dit bonjour à tous les clients. Elle a une vraie tête d’alcoolique et je ressens une profonde compassion pour elle.

Le couple d’amoureux me demande de les prendre en photo. Ils n’arrêtent pas de rire et de parler en (mauvais) anglais. Heureusement que mes parents ne sont pas là pour entendre leur accent! La jeune fille rousse crise et décroise les jambes façon Sharon Stone. Elle embrasse le jeune homme en répétant c’est mon amoureux c’est mon amoreux avce toi j’irai jusq´au bout du mode!

– c’est promis Sonia, je t’emmenerai en voilier à Valparaiso!

– c’est où Valparaiso?

– au Chili, je lui réponds.

– et tu me feras un bébé, tu me le jures?

Il l’embrasse.

– un autre verre Mademoiselle?

Je suis tentée par l’offre. La tête me tourne un peu. A l’intérieur du bar on peut voir la statue d’un musicien noir qui joue de la trompette, une photo de Che Guevara et une inscription Viva Cuba. Un monde magique s’ouvre brusquement devant moi, un monde chatoyant fait de couleur et de fête, de possibilités infinies. Peut- être qu’un jour le jeune homme au etit chien me sourira, peut-être qu’un jour quelqu’un me trouvera jolie…. Un jour je ne serai plus cette adolescente avec son appareil dentaire et ses fringues ringardes. .. Je serai Sonia, je serai Carmen. Je serai enfin actrice de ma propre vie.

Mais je dois rentrer. Je m’inquiète pour ma mère. Je quitte le bar d’une démarche un peu incertaine. Le vent vivifiant achève de me dégriser.

A la maison je me brosse les dents devant le miroir. J’ai toujours ce goût sucré dans la bouche.

-n’oublie pas ton cours de solfège à six heures… Je reconnais la voix de ma mère, un peu pâteuse à cause du Lexomil. Je voudrais lui dire de ne plus se faire autant de soucis, de profiter de la vie tant qu’il en est encore temps. Je tire la langue. Elle est toute bleue à cause du curaçao.

 

 

 

 

 

 

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By annagaelle

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