La pocharde (errance amoureuse 6)

Je suis dans le bar. Tu n’es pas là mon amour, je m’emmerde… J’ai d’abord commandé un diabolo grenadine, ça me rappelle ma jeunesse, puis après un ballon de rouge. J’ai essayé de t’écrire mais les mots ne venaient pas. Que te dire sinon que notre relation a été mon oxygène après des années de mort lente avec Eric. Ingénieur, Paris, puis S…où je me mourais d’ennui puis encore Paris. Je n’avais pas de vapeurs, je ne me droguais pas à l’éther comme les héroïnes d’autrefois pour soigner mon mal de vivre, mais je buvais en suisse, la femme de ménage a bien dû s’en apercevoir mais motus. A l’époque, j’étais encore Madame.

Allons donc garçon, un bon rouge qui tache, qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse… Il savait bien Eric, il savait bien sûr que je voyais Antonio, mais dans sa famille il faut garder les apparences, coûte que coûte. “Tu ne devrais pas laisser ta femme danser le tango”.. La belle soeur avec sa tête de vieille fille bien rance. La même qui me demandait c’est pour quand les petits enfants à chaque réunion de famille. Pas tout de suite, merci, pour l’instant je baise Antonio, pas évident. A moins qu’ils n’héritent d’un petit danseur argentin… Et pourtant il fut un temps où Eric et moi étions prêts à tout essayer. Mais j’accumulais les fausses couches. Quand votre ventre devient une tombe, forcément le désir s’émousse.

Non, je ne vais pas chialer maintenant, je n’en suis qu’à mon premier verre, non, mon deuxième, enfin, peut importe. Bientôt je ne compterai plus.

Sa tête à Eric quand je lui ai annoncé que je le quittais. Pour de bon.

– Mais qu’est-ce que j’ai fait?

– Rien, tu as été parfait.

– Mais alors quoi?

– J’étouffe, c’est tout.

– Et ton hidalgo il te fait grimper au plafond toute la nuit, c’est ça? Il n’arrête pas?

Ne sombrons pas dans le sordide. Je n’ai pas voulu être trop cruelle. Il m’a un peu suppliée, un peu insultée, un peu menacée. Il n’est pas tombé à genoux. Je lui en serai toujours reconnaissante. Je suis partie en emportant quelques vêtements et mes chaussures de tango. J’en ai plusieurs paires, les Comme il Faut qu’Antonio m’avait rapportées de Buenos Aires, les plus précieuses.

Quelques jeunes bien habillés entrent dans le bar. Je me sens gênée, mauvais genre. Une femme seule devant son verre de pinard. Je paie et sors. Une pluie fine s’abat sur les pavés. J’erre un moment sans savoir quelle direction prendre.

Une enseigne criarde, quelques notes de musique un peu rétro… Je pénètre dans le bistrot, demande un kir pêche. Fantaisie du moment. La patronne est rousse et obèse. Elle a une bonne tête. Fréhel chante Tel qu’il est il me plaît, c’est un tango musette.

Deux jeunes entrent, le garçon porte des lunettes, la fille est brune et sérieuse. Ils sont un peu éméchés, mais sagement. Ils commandent chacun une coupe de champagne et m’en offrent une. On va trinquer mi amor. A nos amours. A notre rupture.

Un clochard fait à son tour irruption avec son chien, qui s’ébroue et cherche à me renifler l’entrejambe.

– Pierrot, dis à ton clébard de se tenir, crie la patronne. Ici c’est un endroit respectable.

Je bois un verre, puis un autre et encore un autre… Un jour Antonio, tu m’emmèneras loin d’ici, à Buenos Aires ou à Montevideo… Tu rêvais de construire une maison dans la campagne uruguayenne à l’abri de toutes ces vieilles belles qui ne cherchent qu’un gigolo. Le déclin de l’Occident, tu m’en as assez parlé et ta haine de l’oligarchie. Faisais-je partie de l’oligarchie pour toi?

Une bande de jeunes pousse la porte. Ils parlent fort, ils ont pas mal picolé… “Ça va la belle?” Je minaude un peu pour qu’ils me paient un coup. Toute notion de respectabilité a maintenant disparu, toutes mes inhibitions se noient dans les brumes de l’alcool. Le brun commence un BTS de technicien en je ne sais plus quoi, son copain suit l’école de la vie avec quelques séjours en case prison. Je les délaisse vite pour un Anglais solitaire, un rouquin d’une cinquantaine d’années. Il m’offre un cognac. Il a aussi quelques verres au compteur et plus d’un compte à régler. Sa femme est française, elle le quitte mais veut garder la maison, les enfants, prestation compensatoire plus frais d’avocats mais il m’assure que ça ne se passera pas comme ça. J’ai du mal à me concentrer sur son discours, la tête me tourne, j’ai besoin d’air. Il ne s’en rend même pas compte, tellement occupé à vitupérer contre son ex. Je me lève, je suis très pâle.

– Ça va bien Mademoiselle? me demande la rouquine derrière son comptoir. J’aimerais me blottir dans ses bras dodus. JeImage renverse le verre de l’Anglais qui s’écrase sur le sol et se brise en mille morceaux. Une tache rougeâtre s’étale.

– Je suis désolée, je suis désolée, je répète. Les larmes me montent aux yeux. Je ne veux pas qu’il le remarque. Je m’enfuie en courant. La nausée me prend à nouveau. L’Anglais me rattrape.

– Laissez-moi vous accompagner à la Grange aux Fauvettes, c’est la boîte à la mode. Vous avez besoin de vous changer les idées.

– La boîte à la mode de ce bled, je hoquette.

– Je vous en prie, ne soyez pas méchante. Je me sens seul ce soir.

Moi aussi je me sens seule coco, mais pas en manque de toi… Il me serre le bras très fort. Je crois un instant qu’il va crier, me secouer, faire une scène, n’importe quoi mais finalement il s’en va comme un chien battu. Je m’adosse à un mur de cette ruelle sombre, luttant contre les hauts-le-coeur. Un miaulement déchire le silence, on dirait le cri d’un bébé. Un petit chat tigré, sauvage, vient se blottir dans mes bras. Je le caresse et le serre très fort contre moi.

– Toi et moi on est de la même race, je lui dis.

 

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